Je suis né et j’ai grandi dans le sud du Gabon à Moanda, un petit village perdu dans un océan de verdure au beau milieu de la savane, à seulement 60 km de Franceville (ville fondée…

…en 1880 par l’explorateur français Pierre Savorgnan de Brazza). Comme dans les petits villages de France, nous avions nous aussi au cœur de nos bourgs, une église. La mienne se dressait fièrement au creux de la vallée, c’était une petite chapelle protestante de l’Alliance Evangélique et Missionnaire du Gabon. Elle était coiffée d’un clocher dépourvu de croix et ne disposait d’aucune fenêtre, juste quelques persiennes découpées sur son flanc, laissant passer au travers des dentelures un peu d’air.

Tous les dimanches, les rangées de bancs étaient maculées par ces fameux carnets rouges vifs – Les Ailes de la Foi– adossés au derrière des dossiers dans des rainures expressément aménagées. Ces carnets m’impressionnaient toujours par leur austérité hiératique. Il suffisait de les ouvrir pour être saisi par la froideur de leur aspect : D’interminables strophes se bousculaient en de minuscules caractères opaques que nos pauvres sens ne parvenaient pas à saisir tant la forme procédait d’un autre temps, d’un autre lieu : « Seigneur que n’ai-je mille voix pour chanter tes louanges ».

Aucun de nous ne s’exprimait ainsi pour partager le profond de ses sentiments, pourquoi donc s’obstiner à nous faire reprendre des hymnes pédants qui ne nous concernaient pas dans la sincérité de nos cœurs ! Ce lyrisme désuet nous empêchait de nous exprimer avec sincérité.

Combien de générations d’africains ont entonné ces cantiques dans ces églises bondées, sous des chaleurs si torrides qu’elles rendaient presque palpable l’épaisseur de nos noirceurs coupables, combien avions nous été à nous égosiller sur cet hymne incongrue des sacro-sainte Ailes de la Foi : « Blanc, plus blanc que neige, Blanc, plus blanc que neige, Lavé dans le sang de l’Agneau, Je serai plus blanc que la neige ! »

Le seul dans l’église qui réalisait la portée de ce chant, c’était l’homme derrière la chair. Lui c’était le missionnaire, il était blanc et surtout, il avait lui, déjà vu la neige en vrai…Pour nous autres ténébreux indigènes, il ne s’agissait que de remuer pieusement nos lèvres avec le vague sentiment aliénant que la couleur « nègre » était symboliquement impure, et qu’il fallait aspirer à la blancheur des ailes de cette colombe qui avait inspiré le nom de ce recueil tant vénéré.

Oui frères et sœurs, l’expression de nos sentiments se fait au travers le prisme de nos réalités culturelles. Les Ailes de la Foi ce n’est pas trop ma tasse de thé, et les recueils de chants plus actuels me frustrent de plus en plus pour d’autres raisons que je vais détailler pus loin.

En 2000, je suis arrivé en France pour poursuivre mes études d’ingénieur. J’ai enfin pu comprendre des réalités bibliques qui m’étaient jusque alors resté inaccessibles. Mon pasteur d’origine vosgienne et paysanne – nul n’est parfait je sais- à la fin d’un culte avait organisé la visite d’une vigne pour les nombreux étudiants étrangers que nous étions. Et là, miracle mes yeux se sont ouverts ! Des expressions bibliques telles que « un sarment attaché à son cep » ont enfin trouvé sens pour moi. La notion de coteaux, la pratique de l’émondage s’incarnaient maintenant sous mes yeux en réalités spirituelles intelligibles. Mais voilà, il aura fallu que mon pasteur fasse cet effort de médiation culturelle. Nous lui avons rendu l’appareil. Chaque année, nous organisons depuis un culte « colorés » pour célébrer Dieu avec un imaginaire inhabituel où le manioc remplace la vigne, la gazelle la biche, le djembé la harpe… L’exercice est jouissif et fédérateur pour tous les membres de l’église. Je dis ceci non pas pour me raconter, mais pour dire combien il est important pour l’église évangélique de ne pas rester occidentalo-centrée. Aujourd’hui en France, en particulier dans les grandes villes, la majorité des églises évangéliques sont constituées par nombreux chrétiens d’origines culturelles autres que gréco-latine ou anglo-saxonne, et pourtant…

Et pourtant, les rédacteurs des recueils chrétiens, les dépositaires de la « bonne louange » continuent de faire comme si ces chrétiens n’existaient pas, un peu comme s’ils les considéraient eux et leur culture comme étant de seconde zone. Ils inventent sans le vouloir et sans le savoir une sorte de louange WASP (White Ango-Saxon Protestant) à l’européenne (je ne doute pas un seul instant de leurs bonnes intentions initiales). Ils déploient sans se ménager tant d’efforts pour traduire des chants de l’anglais venant de la très WASP « Jesus Culture » pour compléter leur recueil, et dans le même temps ils ignorent avec une insolence attristante, nous autres, les chrétiens d’ailleurs dont l’expression de louange est peut-être un peu trop exotique à leurs yeux, ou peut-être pas assez atlantiste… J’ai cependant remarqué que certain chants africains tels que « Je suis dans la joie », « il n’y a personne comme Jésus », avaient réussi à s’imposer clandestinement, grâce à la complicité courageuse de quelques chantres et pasteurs téméraires, mais même là encore, force est de constater qu’on a souvent tendance à les ranger à la rubrique de chant pour enfant à côté de « une flamme en moi ». Sans doute, ce sempiternel sentiment résiduel de condescendance à l’endroit des africains considérés comme de grands enfants penauds. Ça me rend triste de le constater… J’aimerai connaitre les raisons qui font que les rédacteurs de ces reccueil n’intègre pas plus de chant de culture différente. Est-ce pour des raisons de droits d’auteurs ? Non, bien sûr que non cette raison ne peut être invoquée sérieusement.

Est-ce le fait que ces chants africains soient trop répétitifs ? Si telle est la raison, je souhaiterai juste vous dire que dans la quasi-totalité des langues africaines le superlatif n’existe pas, voici pourquoi nous répétons plusieurs fois que Dieu il est « bon-bon-bon-bon » pour dire la même chose que vous quand vous dites qu’il est « Majestueux ».

Nous sommes plus sincère lorsque nous répétons à l’infini qu’il est « bon bon, bon, bon, comme le manioc » que lorsque nous disons que « son nom est comme une tour à 4 vents » (j’ai jamais vu une tour à 4 vents, et vous ?) !

Si la louange est l’expression de nos sentiments, permettez que nous le fassions avec sincérité, à la manière de chez nous, mais, avec vous. Nous voulons vivre cette communion avec vous ! Nous nous sommes fait au rock enflammé de Delirious, à la Pop délirante de Hillsong, aux Hymnes à 4 voix des Ailes de la Foi, osez donc nous rejoindre sur nos cadences sans apriori.

Que c’est triste de voir des chrétiens d’ailleurs succomber au communautarisme des églises dites ethniques faute de n’avoir pu s’intégrer. C’est un peu dommage n’est-ce pas ?

J’interpelle les concepteurs de recueils de louange et les encourage à collecter des chants qui nous permettent à tous de nous exprimer poétiquement par nos ailes de la foi imagées ; mais concrètement aussi, avec nos hanches de la joie en rythmes et en danse.

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