Maintenant, que mes analyses sont presque toutes faites, que mes lectures sont quasi toutes lues, je me retrouve ici à laisser discutailler les parts de moi qui se chahutent dans un joyeux vacarme intérieur sans pouvoir me décider définitivement…

En effet, si je tends une oreille vers Leopold Sedar Senghor, il se murmure cette rumeur troublante d’apriori: « l’émotion est nègre, la raison hellène ».

En d’autres termes, ma culture africaine me porterait naturellement vers un rendu littéraire plus sensible avec une propension flagrante pour les dilations enjouées et métaphoriques. Cette sensitivité pifométrique me permettrait d’accéder aux espaces inexplorés des quartiers « Politique de la Ville » qui échapperaient encore aux chercheurs classiques, trop englués dans des approches platoniciennes hiératiques.

Tandis que si je tends l’autre oreille vers mon autre culture dont le berceau fut hellène, et donc plutôt cérébrale et philosophique, je vous livrerais un rendu plus conventionnel, fondé sur une méthodologie universitaire – dont l’universalité peut être évidemment contestée- normée, codifiée et éprouvée par la doxa.

En somme, nous dirons que vous avez le choix entre cette part Noire de moi qui ressent et l’autre part Blanche qui s’interroge

La proposition est voulu binaire pour les nécessités narratives, car elle me permettra d’introduire une troisième bien plus prolifique, c’est celle d’Édouard Glissant, ni noire ni blanche, mais créole.

Bercé toute mon adolescence dans la poétique « senghorienne », qui a façonné mon être sensible dans le terreau de négritude, je me suis découvert pluriel dans un « Tout Monde » conciliateur. Sous la direction de Samuel Nawokowki, j’ai puisé avec une certaine naïveté réconfortante, le nécessaire de créolisation substitutif à cette vision antagoniste « négro-centrée » qui me permettait désormais de mener mes réflexions intellectuelles sans compromissions communautaires. C’était un prérequis à mes investigations.
Y suis-je parvenu ?
Non !
C’est un long processus qu’il faut mener, conscient de nos différents états d’êtres transactionnels en négociation permanente avec l’identité dominante réputée « universelle ». Pour reprendre les propos de Norbert Elias dans son ouvrage The Established and The Outsiders, [1965] « C’est une expérience particulière que d’appartenir à un groupe minoritaire stigmatisé et d’être en même temps complètement impliqué dans le courant culturel et le destin social et politique de la majorité stigmatisante. ».
Je ne renie donc pas tout le courant de la négritude qui m’a permis de résister à la désintégration aliénante de la « bien-pensance» intégratrice du colonisateur. Je m’ouvre seulement au contexte actuel d’un monde plus globalisé où le métissage culturel s’impose comme clé de voûte de la Renaissance des Lumières.

C’est dans cet esprit que je vais vous partager le résultat de mes recherches mais bien avant,  il me faut rétablir le pauvre Senghor que j’ai un peu malmené pour les nécessités kafkaïennes d’une pédagogie interpellative.

L’émotion est nègre signifie en vérité: que  » l’émotion est première, primitive, immédiate, innée, instinctive, viscérale… ». C’est elle qui nous a fait réagir face aux dangers d’une société en déliquescence tels que les liens inter-catégoriels et culturels s’effritent au vue et au su de tous. Oui ! L’émotion est un muscle essentiel car c’est en elle que nait l’intention. Et, l’intention pour devenir action a besoin d’un minimum de raison car sinon, elle n’est que réaction. On ne construit aucun projet à partir de la réaction. Celle-ci n’est qu’un spasme automatique sans intentionnalité ni pérennité. Rome ne s’est pas construite par réaction mais plutôt par l’action raisonnée de plusieurs dans l’espace et sur le temps.

Nous sommes donc nous tous quelques soient nos origines sociales et culturelles, en capacité de convoquer la raison helléniste, c’est-à-dire  celle-là qui n’est pas immédiate, pas spontanée, pas innée ; celle qui est le fruit d’une réflexion collective et d’une construction collaborative.

Derrière « hellène », on entend Aristote, Platon, Socrate, et je peux même  dire avec une certaine gourmandise négrophile amusée: La sagesse de nos grands-parents là-bas au village, cette raison sécularisée dans des rites et croyances qui irriguent par l’éducation nos « savoirs être ».

Ce « bon sens » n’est donc pas l’apanage des « blancs » seuls. Nous avons intellectuellement, philosophiquement et spirituellement, les moyens de la saisir, de la dompter et de la traduire en faits tangibles. Cette capacité civilisatrice à faire commun est  le Tout-Monde qu’Édouard Glissant aura su prolonger dans sa poétique engagée (Même s’il contestait le caractère militant de sa production lyrique).

Maintenant que Senghor est rétabli en raison et que Césaire dort tranquille dans le Panthéon des émotions, je peux désormais vous distiller le jus de l’extase que me suscita cette question : L’innovation sociale et numérique  peut-elle catalyser l’insertion professionnelle dans un Quartier « Politique de la Ville »?